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INTERVIEW DE DOMINIQUE OTHENIN GIRARD
   

Quelle place prenez-vous dans la genèse du projet ?

L'idée d'un film sur la vie d'Henry Dunant, je l'ai eue il y a quatorze ans, sans que cela aboutisse. Philippe Berthet, de la TSR, le savait et quand en 2004 le projet se concrétise, il me fait signe. Il souhaite un metteur en scène suisse - je suis franco-suisse - et il connaît le type de messages que j'aime faire passer dans mes films.

Quel type de messages ?
Essentiellement humanitaires. J'ai fait plusieurs films sur des personnages en état de souffrance, en particulier sur des trisomiques.

Dunant n'est pas un homme qui souffre, c'est un homme qui se bat...
C'est vrai, mais... Au départ de ma contribution au scénario déjà écrit par Claude-Michel Rome, je me suis interrogé sur l'objectif d'un film que je ne souhaitais ni anecdotique ni narratif. Il ne s'agissait pas plus de raconter la trajectoire d'un homme que de focaliser sur les événements qui ont conduit à la création de la Croix-Rouge, il s'agissait de montrer l'origine de l'idée. Dunant, au contact des soldats, rencontre la souffrance, réalise que le même sang coule dans toutes les veines, que l'autre souffre comme un autre lui-même. De là,naît sa compassion. Voilà le point fondamental du film et je voudrais tant que le message qu'il porte réveille en nous ce sentiment oublié, négligé : la compassion. La guerre, en tout état de cause, n'est donc pas le propos du film, ni celui de Dunant. Quand il écrit Un souvenir de Solferino il ne porte pas de jugement sur la guerre, il propose des actions humanitaires.

En cela, le film est intemporel, universel...
Mon souci était qu'il soit moderne. Comment rendre attractive, surtout pour le jeune public, une histoire en costumes qui se passe au XIXe siècle et raconte la création de la Croix-Rouge ? En jouant sur la modernité des personnages et de leurs émotions. Concernant Henry, j'ai pris le parti d'en faire quelqu'un de lumineux, jamais académique ni conventionnel. A ses côtés, deux femmes. Actives et dynamiques, dans leur langage comme dans leur comportement. En travaillant sur une allégorie d'image qui donne un sens à la réalité de l'époque, sur un langage cinématographique et des personnages modernes, j'ai voulu faire un film actuel situé dans un contexte historique.

Un contexte historique qui, entre décors, costumes, figurants, nécessitait un budget important que seule une coproduction internationale permettait...
Imaginez ! Pour la seule cour de Castiglione, un mur de 200 m et une immense porte à construire, une église à transformer, des façades à repeindre... En studio, on a créé la tente de Napoléon III et l'hôpital de Genève. On a animé les rues de Genève - dont un marché d'époque --, créé de toutes pièces le décor du journal. Je ne peux dire que bravo à Giuseppe Ponturo, le chef déco ! Trois cents costumes militaires ont été créés, cousus main, avant d'être salis et tachés de sang, déchirés, non seulement pour la véracité des scènes mais aussi comme image métaphorique de la guerre et de la souffrance. Là encore, bravo à Uli Fessler, la chef costumière autrichienne, une formidable pro. Quant aux figurants, à Castiglione - des Slovènes que j'ai dirigés avec trois mots de leur langue appris sur le tas - ils étaient entre 200 et 300, selon les jours ! Voilà où est effectivement passée une grosse partie du budget. Pour Castiglione, Delacroix était ma référence picturale, et pour que tout soit tel que je le souhaitais avec les moyens dont je disposais, je me suis battu comme un lion. Armé de mon fort pouvoir de conviction, j'ai entraîné tout le monde, comédiens et techniciens. Je remercie les producteurs d'avoir respecté mes choix artistiques, de m'avoir donné tout ce qu'ils pouvaient, dans la limite d'un budget que j'avais promis de ne pas dépasser.

Vous avez longtemps travaillé aux Etats-Unis, vous appliquez des méthodes américaines ?
J'ai passé 18 ans à Los Angeles et j'y ai appris mon métier. Un métier d'artisan. Là-bas, à cette école de la rigueur, tout le travail se fait au moment de la préparation, pendant le tournage on n'invente plus rien, tout a été répété avant. J'ai longuement vu tous les comédiens en répétition, assisté à tous les essayages des costumes. Comme on le pratique également aux Etats-Unis, j'ai fait faire un story-board du film, ce qui m'a permis de communiquer très précisément avec l'ensemble de l'équipe technique et de tout anticiper. C'est pendant la préparation que le film s'enrichit, que la lumière - Vincent Jeannot, le directeur photo, a fait un travail magnifique -, la justesse des dialogues se mettent en place. On doit offrir au spectateur une histoire simple et évidente à suivre alors qu'en fait, elle a été très compliquée à raconter et à filmer.

L'histoire de Dunant, jusqu'où le scénario l'a-t-il romancée ?
Dans l'adaptation du portrait d'une personne réelle il y a toujours une part d'interprétation, d'autant que le cinéma parle le langage de l'émotion. Je préfère être plus proche d'une vérité probable que de m'en tenir à des faits historiques sans être sûr de les interpréter correctement. Le but du film est de faire comprendre le mécanisme mental et émotionnel d'un homme qui a réussi quelque chose d'historique. Cette interprétation, j'en prends la responsabilité et je crois être assez proche de l'homme qu'était Dunant.

Pourquoi Thomas Jouannet pour interpréter le rôle-titre ?
Parce que c'est un être lumineux et généreux. Un merveilleux être humain. D'autres acteurs avaient été pressentis, mais quand j'ai vu Thomas j'ai su instantanément que c'était lui. Nous avons travaillé en confiance et la profondeur de notre communication nous a permis de mettre au jour des choses, très intimes, qui n'étaient jamais sorties de lui.

Comment travaillez-vous avec les acteurs ?
Lors des entretiens avec l'acteur, lors des répétitions, je le responsabilise sur son rôle car je sais qu'il le connaît mieux que moi, même si je l'ai écrit. Je lui délègue la connaissance et l'intuition du personnage et je ne fais plus que le guider. Je me souviens de ma première séance de travail avec Thomas et Emilie Dequenne, cette merveilleuse actrice. Ils s'attendaient à une lecture de scénario mais je leur ai demandé de me raconter leur personnage et celui de l'autre. Emilie a décrit Henry à Thomas comme lui ne l'avait jamais vu : beau, positif, battant, lumineux. C'était comme un cadeau qu'elle faisait au film.

Peu de Français savent qui est Dunant. En Suisse, c'est un héros national ?
C'est un héros connu de presque tous les Suisses. Quoi qu'il en soit, il fallait faire un film moderne et qui touche au coeur les millions de personnes qui vont le voir, en Europe et ailleurs. Un film qui parle non seulement de compassion mais d'espérance. On sait que Dunant était un homme de foi chrétienne, mais cela n'apparaît pas dans le film. Pourquoi ? Lier sentiment de compassion et foi chrétienne aurait entamé la portée universelle du film. Ce n'est pas parce qu'il est chrétien qu'il a l'idée de créer la Croix-Rouge, n'importe quel homme de sa trempe, de quelque confession qu'il soit, aurait pu se battre pour une telle idée. Le thème essentiel du film, c'est l'amour. Le grand amour, celui qui exige des sacrifices, l'amour de l'autre.