INTERVIEW DE THOMAS JOUANNET
   
Thomas Jouannet
photographe : David Koskas
Thomas, faites-nous le portrait d'Henry...
Je le vois comme un idéaliste doublé d'un orgueilleux. Marqué par son enfance, par l'éducation reçue de sa mère, la compassion qu'il éprouve pour l'être humain est profondément ancrée en lui. Je l'imagine aussi comme un homme assez difficile à vivre car en lutte perpétuelle contre lui-même - il ne s'est d'ailleurs jamais sentimentalement engagé. En même temps, il dégage quelque chose d'enfantin, une sorte d'immense naïveté.

Sans candeur, se serait-il engagé dans une cause d'une telle ampleur ?
Sans doute pas. Néanmoins, sans l'intransigeance dont il a fait preuve, il n'aurait pas concrétisé ses idées. S'il avait été un tant soit peu influençable, il n'aurait pas résisté aux énormes pressions politiques. Et sans ego surdimensionné, sans charisme, aucun homme ne peut marquer l'Histoire.

En préparant le rôle d'Henry, vous vous êtes servi d'épisodes de sa vie qui n'apparaissent pas dans le film ?
Oui. Dunant est un homme en avance sur son temps, pas un héros. Ce type a des fêlures. N'oublions pas que, pendant 40 ans, il va vivre comme une épave, un clodo, il va finir dans un asile. On sait aussi que son orgueil l'empêchera d'accepter l'aide de ses amis -- et de Napoléon III -- pour le sauver financièrement. Tout cela m'a servi pour construire le personnage, évidemment. Ce qui m'a aussi beaucoup aidé, c'est la connaissance que Dominique Othenin- Girard avait de Dunant.

Comment l'avez-vous construit ensemble, ce personnage ?
Il m'est arrivé une chose étonnante. Consciemment ou pas, je ne sais pas, je me suis inspiré de Dominique, de sa personnalité, de son attitude : pour moi, il est devenu Dunant. C'est à nous deux que nous avons campé le Dunant du film. Sur le tournage, Dominique s'est battu avec une force de conviction, une énergie, un investissement personnel et une générosité qui m'ont rappelé Dunant. Il sait insuffler son envie de réussir, emmener qui il veut où il veut. Ensemble, nous sommes allés au bout d'une sorte de gageure. Nous avions envie de nous dire de belles choses, nous nous sommes soutenus quand il le fallait. C'est donc avec bonheur que j'arrivais tous les matins sur le plateau.

Sa façon de travailler, à l'américaine, a apporté quelque chose ?
J'ai surtout ressenti ce que sa dimension internationale pouvait lui donner d'indépendance. C'est un homme libre qui se moque de la pression, il passe outre et il tourne son film comme s'il s'agissait du tout dernier.

Le film réunit trois univers totalement différents, comment vit-on ce passage de l'un à l'autre ?
Comme un décalage qui, utilisé harmonieusement, dynamise un film dont l'une des figures imposées était de réunir trois facettes d'un même homme dans une même continuité. Le plus grand choc a été de passer de l'Autriche à Genève. De la guerre, des blessés, du sang, de la crasse, de l'odeur de mort du champ de bataille, au monde policé de la Suisse avec ses règles calvinistes et ses attitudes collet monté. Puis on a fi ni par le début du film, la période algérienne. En Algérie, sous un soleil de plomb et dans des paysages magnifiques, l'atmosphère « système D » du plateau m'a fait penser à celle d'un court-métrage : toujours aussi soudée, animée de la même énergie, l'équipe s'est débrouillée dans la bonne humeur des conditions particulières du tournage. Là, Dominique était comme un poisson dans l'eau, il adore ça.

Et vos partenaires ? Beau casting !
J'ai fait une formidable rencontre humaine et professionnelle avec Emilie Dequenne, une actrice rare qui crève l'écran. Noémie Kocher a une très jolie grâce. Il y avait la magnifique bande des Suisses, Samuel Labarthe, Jean-François Balmer, Vincent Winterhalter, Antoine Basler... J'ai eu le bonheur de retrouver Michel Galabru avec qui j'avais tourné Le silence de la mer . J'ai beaucoup aimé cette expérience internationale, ce mélange de langues et de cultures entre acteurs français, suisses, autrichiens, algériens.

La diffusion aussi sera internationale, des millions de téléspectateurs vont voir le film. Qu'est-ce que cela vous inspire ?
On a tous besoin des messages humanistes et de compassion que porte le film. J'espère surtout qu'il va toucher les jeunes générations qui ont une grande soif de paix. N'oublions pas que Dunant a été le premier à créer une ONG (Organisation Non Gouvernementale), qu'il appartient à la race de ces hommes, malheureusement trop rares, capables de bouleverser le monde avec des messages de paix. Le film sur cet homme est beau et je suis fier d'avoir participé à cette aventure.